De Broken Arrow à Warsaw Glitch : un cinéaste entre savoir-faire et génération

De la télévision et du documentaire au cinéma génératif, Michal revient sur la création de Warsaw Glitch, sur "Broken Arrow" et les limites actuelles du marché de l’IA.

Tu viens de la télévision, du journalisme, du documentaire, mais aussi du jeu vidéo puisque tu as commencé chez Sony Computer. Qu’est-ce que ce parcours t’a appris sur ta manière de regarder le réel, maintenant que tu fabriques aussi des mondes fictifs ?

Quand j’étais en première année d’université, nous étudiions la philosophie antique. Je ne sais pas si tu te souviens de l’allégorie de la caverne de Platon.

Nous vivons tous dans une caverne en regardant des ombres projetées sur un mur. Puis, un jour, nous nous libérons de nos chaînes, nous découvrons le monde extérieur et nous réalisons qu’il existe une réalité complètement différente, alors que seule notre perspective a changé.

Ensuite, nous essayons de rapporter cette perspective aux autres, mais eux ne voient toujours pas la lumière du soleil : ils continuent de regarder les ombres.

J’y ai toujours pensé, même si, pour être honnête, je ne l’ai jamais totalement comprise.

Avec l’IA, j’ai l’impression que nous vivons tous dans une sorte de matrice intersubjective. Pas au sens : « Mec, nous vivons dans Matrix ! », mais dans le sens où je crois que nous créons en partie notre propre réalité.

Et avec l’IA, nous pouvons désormais constater concrètement que nous sommes capables de fabriquer des mondes entiers depuis une petite pièce, derrière un ordinateur.

Au départ, il y avait la curiosité et l’idée de transformer ce que tu avais en tête. À quel moment t’es-tu dit que ce n’était plus un jeu mais un véritable moyen de production ?

Je pense que c’est arrivé lorsque j’avais besoin d’un plan d’établissement pour un documentaire.

Je me suis dit : « Mon Dieu, il me faut absolument ce plan. » À l’époque, nous étions sur les premières versions de Haiper ou de Luma. Je me suis demandé si je pouvais simplement générer un plan assez fixe, avec un tout petit peu de mouvement dans les feuilles ou dans le décor.

J’ai essayé et… ça fonctionnait à peu près.

Je me suis dit : « D’accord, je peux intégrer ce plan précis dans mon documentaire. Ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est un documentaire… peut-être que personne ne le verra. »

C’est là que j’ai compris que cela pouvait réellement devenir utile dans un processus de production.

Parlons de Glitch. Tu portes le projet, mais tu as évidemment une équipe autour de toi. Comment cette aventure s’est-elle construite ?

J’ai fait le site moi-même, mais j’ai des gens vraiment formidables qui m’aident.

Beaucoup d’autres m’ont abandonné, pour être honnête, parce qu’ils ne croyaient pas que nous pouvions le faire. Certains ont annulé leur venue, d’autres leur participation. Ils me disaient : « Mec, tu es complètement fou. Ça ressemble probablement à une arnaque. »

J’ai voyagé dans trente ou quarante festivals à travers le monde.

Lorsque je suis allé à AI on the Lot, je me suis dit : « Regardez ce qu’ils ont construit. » Ce qui m’a impressionné, ce n’était pas seulement l’IA. C’était sa présence au milieu d’une communauté qui se construisait autour.

Dans beaucoup d’autres festivals, tout est très petit. Tu montres quelques films, ensuite tu prends une bière et tu rentres chez toi.

Tout se passe dans un écosystème fermé. Je voulais autre chose.

Dès nos premiers échanges, tu insistais sur l’idée de faire parler des communautés différentes. On sent aussi une volonté de créer des ponts entre cinéma traditionnel et nouveaux outils.

Je pense qu’une partie de la vieille garde fait du gatekeeping autour du cinéma. Et comme les nouveaux venus se sentent exclus, ils finissent parfois par faire exactement la même chose avec leurs connaissances et leurs outils.

Pour moi, le futur est hybride. Mais je ne parle pas simplement d’un mélange entre images réelles et images générées. Ça, c’est simplement de la production hybride.

Ce qui m’intéresse, c’est de prendre des maîtres du cinéma. Côté polonais, par exemple, j’ai des réalisateurs d’environ 70 ans avec des nominations aux Oscars ou des récompenses européennes.

Je veux les mettre dans une même pièce avec un artiste IA d’une vingtaine d’années, extrêmement talentueux, mais qui n’a pas encore leur savoir-faire. Les premiers ont le métier mais pas forcément les nouveaux outils. Les seconds possèdent les outils mais pas encore tout le métier. Je ne veux pas que les jeunes remplacent l’ancienne garde. Je veux qu’ils se mélangent.

Et au-dessus de tout ça, j’invite des ingénieurs capables d’expliquer ce qui se passe aux deux camps. Parce que beaucoup de créateurs IA utilisent des outils sans réellement réfléchir à leur fabrication, tandis que la vieille garde ignore complètement comment ils fonctionnent.

Enfin, puisque nous faisons venir des ingénieurs et des plateformes, nous faisons aussi venir des investisseurs, des CEO et des fondateurs. L’idée est donc de réunir toute la chaîne de production, depuis l’infrastructure jusqu’au produit final et à sa distribution.

Tu as des partenaires technologiques, des ingénieurs, des profils très techniques. Le risque, c’est que ces discussions deviennent rapidement hermétiques. Comment éviter que la technologie prenne le contrôle de l’événement ?

La réponse est extrêmement simple : L’alcool.

Non, plus sérieusement : tout le monde vit dans sa propre bulle. Je veux que toutes ces bulles fondent et se mélangent. C’est pour cette raison que j’organise des community mixers. Il y aura par exemple un mixer Machine Cinema auquel nous inviterons des ingénieurs et des investisseurs. Il y aura un mixer pour les investisseurs auquel nous inviterons la communauté des créateurs.

Chaque communauté aura ses propres espaces, mais avec des gens venus d’autres univers à l’intérieur. Cette coopération, qui va littéralement du calcul et de l’infrastructure jusqu’au produit final, je ne pense pas qu’elle ait déjà été organisée de cette manière en Europe.

Et Varsovie, au cœur de l’Europe, me semble être un excellent endroit pour commencer cette conversation sur l’avenir du divertissement et du cinéma européens.

Glitch devient donc à la fois une vitrine et un marché. On peut y chercher du