MK2 entre la Palme et le Prompt

MK2 intègre les outils génératifs dans son pipeline de post-production. Ce que la technologie modifie pour le montage d'un long-métrage sélectionné à Cannes.

Six films primés à Cannes en 2025, dont la Palme d’Or. Et en parallèle, un lab IA, un festival dédié, des résidences d’artistes. MK2 avance sur deux lignes de crête qui semblent irréconciliables. Elisha Karmitz, à la tête du groupe fondé par son père, refuse pourtant de choisir son camp. Ni technophile béat, ni gardien du temple arc-bouté sur le 35mm. Une ligne de crête assumée, entre héritage et expérimentation.

Votre père, Marin Karmitz, a construit MK2 en se positionnant souvent « à contre-courant ». Face à l’IA, êtes-vous dans une logique d’accompagnement, de vigilance, ou y voyez-vous déjà un marqueur du cinéma qui vient ?

Quand mon père parlait de « faire contre », il ne s’agissait pas d’être contre par principe, mais de défendre une idée et une vision du monde. Sur l’IA, notre position est claire : nous ne sommes ni pour ni contre. L’IA est un outil, et plus largement une révolution industrielle. La vraie question, notamment dans les industries créatives, n’est pas celle de l’outil lui-même, mais des règles que l’on se fixe pour l’utiliser, et de l’éthique que l’on choisit d’y associer. L’histoire des technologies nous l’a déjà montré. La photographie a pu servir à la propagande et à la désinformation sans que cela remette en cause sa légitimité comme médium. Avec l’IA, le phénomène est similaire, mais amplifié : des outils de création extrêmement puissants sont désormais accessibles au plus grand nombre, ce qui pose de manière aiguë la question de la véracité de l’information et des fake news. À ce stade, le problème n’est pas l’IA en tant que telle, mais l’intention de ceux qui l’utilisent. Une partie des investisseurs et des penseurs de ces technologies envisagent clairement l’IA comme un outil de contrôle et de concentration du pouvoir. On a déjà vécu ce scénario avec Internet, qui portait une promesse de liberté et dont la valeur a finalement été captée par un nombre très restreint d’acteurs, au moins dans le monde occidental. Il est donc légitime de se demander collectivement si l’on souhaite reproduire ce modèle avec l’IA, alors même qu’il s’agit d’un enjeu civilisationnel majeur. Ce qui frappe, c’est que ces questions restent encore trop marginales dans le débat politique. Il faudrait sans doute consacrer davantage de temps à informer les citoyens, les créateurs et les entrepreneurs, et clarifier les positions publiques, notamment en France. La question de la souveraineté est centrale, même si elle reste difficile à penser dans un contexte où les infrastructures, serveurs et réseaux, sont majoritairement américaines.

Justement, sur ces enjeux de souveraineté et de politique publique : avez-vous, chez MK2, des échanges avec les institutions, par exemple le ministère de la Culture ou le CNC ?

Oui, ces réflexions existent, notamment au CNC, où des équipes très compétentes travaillent sur ces sujets. Chez MK2, nous abordons ces questions à partir de notre champ d’expertise, les industries créatives, le cinéma et l’audiovisuel, mais il est évident que ces enjeux dépassent largement notre secteur et concernent l’ensemble de la société.

MK2 est historiquement associé à de grands auteurs, des cinéastes comme les frères Dardenne, Abbas Kiarostami ou Pawel Pawlikowski. Comment ces auteurs perçoivent-ils aujourd’hui l’IA et l’implication de MK2 sur ce terrain ?

Les réactions sont diverses, comme dans la société en général. Certains réalisateurs regardent l’IA avec intérêt et curiosité, d’autres avec inquiétude ou rejet. Beaucoup de grands cinéastes ont toujours été attentifs aux évolutions techniques. Jia Zhangke, par exemple, s’est intéressé très tôt aux nouvelles formes de fabrication des images et a intégré l’IA dans le cadre d’un festival qu’il organise en Chine. Il faut aussi se souvenir que les ruptures technologiques ont parfois permis des avancées artistiques majeures. Abbas Kiarostami a pu réaliser une partie de ses œuvres les plus importantes grâce à l’arrivée de la caméra numérique, qui lui a notamment permis de contourner la censure en Iran. Les cinéastes en ont conscience : les outils évoluent, mais le regard demeure.

On observe pourtant des positions très tranchées. Guillermo del Toro, par exemple, s’est publiquement opposé à l’IA. Ne risque-t-on pas une fragmentation durable du secteur entre partisans, opposants et nouveaux entrants qui utilisent l’IA en dehors des circuits traditionnels ?

Peut-être. Est-ce que ces positions sont conciliables ? Je n’ai pas de réponse définitive. La technologie est aujourd’hui capable de reproduire des formes avec une qualité quasi équivalente à celle du geste humain.

Prenons un exemple extérieur au cinéma : une machine pourrait fabriquer un sac Hermès avec une qualité presque identique à celle d’un artisan. Mais la valeur de ce sac ne tient pas uniquement à sa qualité technique. Elle tient au fait qu’il a été fabriqué à la main, à l’intention, au geste, au récit qui l’accompagne. La question est similaire pour le cinéma. Peut-être que demain, ce qui fera la valeur d’un film ne sera pas seulement son mode de production, mais la manière dont il a été pensé et réalisé. Je ne suis pas futurologue. Je me méfie de ceux qui prétendent savoir à quoi ressemblera précisément le cinéma de demain. En réalité, personne ne le sait.

Face au flou qui entoure encore l’usage de l’IA dans de nombreuses organisations culturelles, comment travaillez-vous concrètement chez MK2 ? Testez-vous ces outils en interne ou est-ce un sujet délégué aux équipes ?

Chez MK2, nous avons mis en place un lab dédié. C’est un espace de travail permanent où nous testons les outils, organisons des événements et développons des projets. Les équipes du lab sont notamment à l’origine de l’Artefact AI Film Festival. À partir de ces expérimentations, nous identifions des talents, que nous accompagnons parfois en résidence ou en incubation. Nous poursuivons ensuite le développement de projets avec eux. En parallèle, nous produisons beaucoup de contenus d’éducation interne, notamment via une