L’IA, le tsunami invisible. Rencontre avec Laurent Alexandre

Laurent Alexandre analyse la vitesse d'automatisation des industries de l'image. Les enjeux économiques du secteur face au calcul algorithmique.

Médecin, entrepreneur et voix controversée sur l’IA en France. Auteur influent et commentateur clivant, ses positions sur l’éducation, le transhumanisme et l’intelligence humaine face aux machines divisent l’opinion. En 2025, alors que l’IA générative transforme la société et que l’Europe cherche à la réguler, nous interrogeons cet agitateur d’idées dont les interventions, qu’on les approuve ou non, enrichissent le débat sur notre avenir numérique.

Le modèle le plus avancé de Mistral (Mistral Large 2) vient de quitter le top 10 mondial des LLM (benchmark « Artificial Analysis »). Votre lecture ?

Avec une Union européenne qui ne comprend pas les véritables enjeux de l’IA, l’Europe doit travailler énormément pour espérer revenir dans le haut du classement des meilleurs modèles de langage. L’excellence des équipes de Mistral ne suffit pas pour permettre à l’entreprise de jouer durablement dans la cour des grands.

Nous assistons à une véritable guerre économique, DeepSeek qui fait trembler les géants californiens, OpenAI qui répond avec son nouveau modèle. Le cas DeepSeek est fascinant : ils auraient rattrapé en quelques mois ce qu’OpenAI a mis des années à construire. Est-ce que cela remet en question votre vision d’une course à l’IA dominée par les moyens financiers ?

Les Chinois de DeepSeek ont accompli un exploit logiciel, tant sur le pré-training que sur l’inférence. Ils ont exploité des approches qui avaient été envisagées aux États-Unis, mais abandonnées à l’époque, faute de résultats concluants. DeepSeek a réalisé une véritable percée et une amélioration du modèle Transformers. En revanche, ils ont menti sur leur budget. Ils annoncent 5 millions de dollars pour entraîner leur modèle, alors qu’en réalité, il a probablement nécessité entre 1,5 et 2 milliards de dollars en GPU. La question qui se pose est : ont-ils obtenu des puces H100 de Nvidia en contrebande ? Ont-ils utilisé des centres de calcul occidentaux via des services de cloud ? Nous ne savons pas. Ce qui est certain, c’est que ce modèle n’a pas été entraîné avec seulement 5 millions de dollars. Par ailleurs, le principal papier de DeepSeek est signé par 200 chercheurs de haut niveau. Il ne s’agit donc pas d’une petite startup fonctionnant avec un budget dérisoire.

Vous êtes un fervent défenseur d’une réforme éducative face à l’IA. Si vous étiez ministre de l’Éducation demain matin, par où commenceriez-vous ?

Je n’ai pas vocation à être ministre. Si j’étais ministre de l’Éducation nationale, mon bilan serait extrêmement maigre. Ce n’est pas parce que je connais un peu l’IA que je pourrais briser les déterminismes neuro-génétiques. Si des technologies éducatives existaient et permettaient réellement de réduire les inégalités intellectuelles, d’aider les enfants moins rapides ou moins innovants à rattraper les plus doués, cela se saurait. Or, aujourd’hui, aucune technologie éducative ne fonctionne véritablement. L’école sélectionne les enfants intelligents, mais elle ne les produit pas. À l’ère d’une IA qui galope, et probablement de l’AGI d’ici 18 à 24 mois – même si toute prédiction technologique reste hasardeuse –, la question devient encore plus grave. L’école fait face à deux problèmes majeurs. D’abord, elle ne sait pas exploiter les outils numériques pour permettre à chaque élève d’atteindre son plein potentiel – même si ce potentiel n’est pas illimité. Ensuite, et c’est sans doute le plus préoccupant, elle ne prépare pas les enfants à s’orienter vers des métiers où ils seront réellement complémentaires de l’IA. Ce deuxième point est crucial. On a longtemps cru que l’IA viendrait compléter l’intelligence humaine. Mais dans les domaines où cette complémentarité a été étudiée, comme la médecine, on observe exactement l’inverse : IA + médecins, c’est systématiquement moins performant que l’IA seule. Autrement dit, l’école, telle qu’elle est aujourd’hui, fabrique des travailleurs qui dégradent les résultats de l’IA. Il devient impératif de repenser l’éducation avec un objectif clair : faire en sorte que « IA + humains » soit plus efficace que l’IA seule. Sinon, nous nous dirigeons vers une « gilet-jaunisation » accélérée de la société, avec des troubles sociaux majeurs à la clé. Investir massivement dans l’éducation est donc indispensable. Pas parce qu’elle réduira les inégalités – elle ne le fera que très marginalement –, mais parce qu’elle doit limiter la casse. L’école doit tirer parti des nouvelles technologies pour aider chaque enfant à atteindre son propre potentiel. Mais elle n’augmentera pas ce potentiel, car le déterminisme neuro-génétique est puissant – et, sans doute, l’un des plus grands tabous politiques. Enfin, il est urgent que l’éducation réfléchisse sérieusement à la complémentarité entre IA et intelligence humaine. Or, dans le seul domaine où cette question a été approfondie – la médecine –, les résultats sont tout sauf concluants. Aujourd’hui, le système éducatif forme des médecins anti-complémentaires de l’IA. Une recette parfaite pour de graves désillusions. Ce que nous voyons dans le coding se généralisera à d’autres métiers. Beaucoup de professions techniques seront écrasées par l’IA, et nous n’avons aujourd’hui aucune réponse claire à offrir aux jeunes en matière d’orientation. L’école n’est pas équipée pour anticiper ces bouleversements : il n’y a presque aucun expert en IA au ministère de l’Éducation, et la situation ne semble pas près de s’améliorer. Nous faisons donc face à une crise éducative majeure. Une grande partie des enfants sont envoyés dans des voies sans avenir, à l’exception de ceux issus de l’élite, qui posséderont ce qui deviendra la compétence la plus précieuse à l’ère de l’AGI : la culture générale. Cette capacité à appréhender des sujets complexes restera un atout face à l’IA. Je reste donc très modeste sur ma réponse : nous allons droit vers le chaos éducatif. L’IA évolue si vite que toute stratégie définie aujourd’hui sera dépassée dans six mois ou un an. Il faudrait un système