L'IA génère tout ! ... sauf l'essentiel selon Mosimann

Mosimann analyse la place de la création automatisée en studio de musique. L'intention artistique prime sur la simple exécution technique.

Mosimann ne se cache pas derrière l’écran : pour lui, l’intelligence artificielle est une boîte à idées, jamais une boîte noire. Curieux et pragmatique, il l’explore comme autrefois on apprivoisait les vinyles, les CD ou les clés USB : avec enthousiasme mais sans renoncer à l’essentiel. Dans sa musique comme dans ses shows, l’IA est une rampe de lancement, pas le moteur du voyage. Car, rappelle-t-il, la vraie étincelle vient toujours de l’humain.

Quinze ans de carrière, une Star Ac’ remportée, des hits, des collabs et aujourd’hui une voix sur France Inter... et te voilà à explorer l’IA musicale comme peu d’artistes français osent le faire publiquement. Qu’est-ce qui t’a poussé à t’exposer sur ce terrain-là, alors que c’est encore un sujet clivant dans le métier ?

Ça serait mentir que de dire que l’IA fait déjà partie de mon quotidien musical. En revanche, je reste très curieux. J’ai toujours été fasciné par les outils qui bousculent la manière de créer. Quand j’ai commencé à mixer, les puristes du vinyle refusaient de voir arriver les CD. Ensuite, ceux qui étaient passés aux CD ne voulaient pas entendre parler des clés USB. Et demain, il y aura forcément une nouvelle technologie que l’on devra apprendre à apprivoiser. Pour moi, l’IA s’inscrit dans cette logique : il faut vivre avec son temps, comprendre l’outil et voir comment il peut enrichir la création plutôt que la menacer.

Si on regarde tes morceaux d’avant et d’après l’arrivée de ces outils, ça change quoi concrètement dans ton workflow ?

Ça ne remplace rien, ça ajoute une étape. Avant je passais par mes synthés, mes machines, mes disques durs de samples. Aujourd’hui, j’ai une nouvelle boîte à idées. Je le considère un peu comme Splice ou d’autres applis actuelles qui permettent de chercher des samples : à chaque fois que je commence un morceau avec un sample trouvé sur Splice, ou une texture générée par l’IA, je me rends compte qu’à la fin de la production, ce sample disparaît presque toujours. Ce sont en fait des rampes de lancement, des points de départ qui me permettent de rester créatif. L’IA, ça ne me fait pas particulièrement gagner du temps, ça m’ouvre des portes, ça me déporte parfois même. Mais rien ne remplace jamais l’émotion ni le cœur : ce sont toujours mes seuls moteurs, ceux qui me permettent vraiment d’avancer.

Prends ton dernier morceau : si tu devais tracer le parcours de l’IA dedans, ça donnerait quoi ? Genre “prompt initial → itérations → sélection → post-prod humaine” ? Ou c’est plus bordélique que ça ?

Quel que soit l’outil que j’utilise, je commence toujours par la base : un piano-voix, du cœur, de l’émotion, de l’humanité et surtout pas de l’IA. Ensuite seulement, si je simplifie : prompt initial → plusieurs itérations → sélection d’une idée qui m’inspire → re-travail avec mes synthés et mes instruments → post-prod humaine. Et souvent, comme avec un sample trouvé sur Splice, la trace d’origine disparaît au fil du processus. L’IA n’est pas là pour écrire à ma place.

Te souviens-tu du moment où l’IA t’a vraiment bluffé ? Et à l’inverse, quel obstacle te freine le plus aujourd’hui : qualité des rendus, catalogues verrouillés, flou juridique ?

Je me souviens d’un moment précis : la première fois que j’ai entendu une voix générée en IA chanter avec une émotion presque crédible. J’ai eu un vrai frisson. Mais ça m’a aussi rappelé que rien ne remplace le cœur humain, l’instant imparfait qui fait toute la beauté d’une interprétation. Aujourd’hui, l’obstacle le plus important, ce n’est pas seulement la qualité des rendus ou les catalogues verrouillés, c’est l’absence de cadre clair pour protéger les droits des artistes.

Des morceaux 100 % générés par intelligence artificielle commencent à émerger sur Spotify, Deezer et ailleurs... Simple curiosité, nouveau genre musical ou impasse créative selon toi ?

Je me range clairement du côté des musiciens qui s’inquiètent. Qu’un artiste utilise l’IA comme rampe de lancement, pourquoi pas, c’est un outil supplémentaire de création. Mais un titre 100 % créé par IA qui sort sur les plateformes, pour moi, ça ne devrait pas exister. Déjà aujourd’hui, c’est extrêmement difficile pour un musicien de vivre de son métier, de sa passion. Alors si on rajoute des “morceaux fantômes” générés en un clic, on fragilise encore plus les créateurs. Je ne veux pas passer pour un réac, parce que je reste fasciné par le progrès. Mais il faut poser la question : comment on aide les artistes, comment on met en place une loi claire, comment on condamne les abus ? Je trouve intéressant ce que fait Deezer avec son système qui repère les titres produits par IA. C’est dans cette direction qu’il faut aller : protéger les créateurs, donner des outils aux plateformes et éviter que l’IA ne vienne remplacer le cœur humain dans la musique.

Des collabs avec Grand Corps Malade, Patrick Bruel, Louane... Comment tes pairs réagissent quand tu leur parles d’IA ?

Ils sont intrigués, parfois un peu méfiants. Mais ce sont surtout de grands interprètes : Patrick, Louane, Grand Corps Malade... Quoi qu’il arrive, quelle que soit la source ou l’outil, ils savent toujours amener l’essentiel, le cœur, l’émotion, le goût. Et c’est ça qui fait toute la différence : l’IA peut générer des sons, mais elle ne remplacera jamais la force d’une interprétation humaine.

Les majors vs Suno/Udio : procès d’un côté, deals de l’autre. Ça ressemble au bordel Napster des années 2000, non ?

Oui, on est en plein dans ce chaos-là. Comme à l’époque de Napster, la technologie va plus vite que les lois. Mais si Napster a fini par donner naissance à Spotify, peut-être que ce désordre va accoucher d’un nouveau modèle plus juste. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, on doit absolument penser la régulation en amont, pour éviter que les artistes soient les grands perdants de l’histoire.

Dans notre précédent numéro, notre ami compositeur Christophe Menassier concluait sa tribune en disant : « L’IA n’est pas l’ennemie de la musique, elle est l’ennemie d’un