Les voix de l'enfance ne se rendent pas ! Rencontre avec Brigitte Lecordier

Brigitte Lecordier s'oppose au clonage vocal sans accord. Les comédiens de doublage réclament une protection juridique de leur empreinte sonore.

Il y a dans une voix quelque chose qu’aucune machine ne pourra imiter : une respiration, une faille, un grain d’émotion. Brigitte Lecordier a bâti sa carrière sur cette fragilité précieuse, qui a fait grandir des générations d’enfants au rythme de ses personnages. Avec son fils Louis, elle poursuit aujourd’hui ce chemin. Mais l’heure n’est plus au jeu : face à l’IA, ils élèvent la voix pour défendre un métier, une mémoire et un patrimoine culturel qu’il serait dangereux de sacrifier.

Brigitte, vous êtes la voix de notre enfance, de plusieurs enfances même... et aujourd’hui, vous êtes devenue la voix d’un combat. Qu’est-ce qui vous a poussée à dire publiquement : « Touche pas à ma VF » ?

BL : On a vu l’IA gagner du terrain pendant deux ou trois ans, pendant que des gens récupéraient nos voix sur les réseaux pour nous faire dire tout et n’importe quoi. Ça amuse les gens, mais on leur a expliqué que ça ne nous faisait pas rire, nous, c’est notre métier, notre outil de travail, notre expression. À un moment, il faut cadrer et obtenir de la traçabilité : savoir quand nos voix sont utilisées, où, par qui, et avec notre accord. Ce qu’on veut avant tout, c’est continuer à travailler, pas rester chez nous à s’écouter et à percevoir des droits. Nous sommes des artistes : notre voix, notre corps, c’est notre manière de nous exprimer, avec des histoires à raconter et des choses à dire.

LL : Au-delà des détournements, on a vu des usages carrément problématiques (contenus racistes, homophobes, sexualisés) avec des voix connues. Puis des grosses boîtes ont commencé à évoquer ouvertement l’idée d’utiliser nos voix. La question devient : qui possède les données ? Pour combien de temps ? Avec quelle rétribution, s’il y en a une ?

Votre mouvement a pris une ampleur inédite, avec le soutien de dizaines de milliers de signataires et une certaine médiatisation. Mais politiquement, vous sentez-vous entendue ? Je pense notamment aux réactions lors du contre-sommet IA en février 2025.

BL : Au ministère de la Culture, c’est surtout des réponses sur « les droits »... alors que notre demande est d’abord éthique et structurelle. Aujourd’hui, c’est silence radio pour un rendez-vous clair.

LL : La rémunération au milliardième d’une voix « mixée » dans un modèle ? Ingérable. Et même avec consentement, une licence peut finir réutilisée pour des contenus qu’on n’approuve pas. Le cas Alain Dorval (voix de Stallone) utilisé par un service d’IA par exemple.

Si vous pouviez, dès demain, inscrire trois lignes dans la loi pour encadrer l’IA dans le doublage, que dirait le texte ?

BL : Traçabilité et consentement explicite, d’abord.

LL : Interdire le text-to-speech pour le doublage : on fait doubler des humains par des humains. En revanche, de petites retouches techniques (un raccord, un nom mal prononcé) pourraient se discuter au cas par cas, avec validation écrite de l’artiste. Et on peut passer par un décret côté CNC : exiger des studios français, avec « artistes-interprètes et auteurs humains ».

BL : Une génération a grandi avec nos voix. On ne peut pas faire grandir la suivante avec des robots ! Qu’est-ce qu’on transmet, sinon ?

À l’international, notamment au Japon, des voix s’élèvent aussi contre l’automatisation du doublage. Est-ce que vous êtes en contact avec ces mouvements ? Quelles protections voient le jour ailleurs dans le monde, qui pourraient nous inspirer ?

LL : Oui : United Voice Artists fédère une quarantaine de pays. Après notre vidéo « Touche pas à ma VF » (plus de 20 millions de vues), l’Italie, le Japon ou l’Allemagne ont lancé leurs propres campagnes. En France, la pétition a dépassé 250 000 signatures. On met de la pression au niveau européen.

BL : L’Adami a très vite réagi et proposé un opt-out à ses 45 000 artistes ; on a également sensibilisé l’Arcom. On multiplie les rendez-vous.

Est-ce que vous avez déjà été confrontés à des contrats de trainings ?

BL : Beaucoup dans le jeu vidéo : des annexes demandent de « donner » sa voix à l’IA une fois le rôle enregistré. Ceux qui refusent sortent du casting.

LL : On pousse nos interlocuteurs à intégrer la clause IA du Syndicat français des artistes). Ça progresse : plus de comédiens sont sensibilisés, des productions acceptent la clause... sinon tout le monde est bloqué.

Vous rencontrez / formez aujourd’hui des jeunes artistes. Quel est leur rapport à ces nouvelles pratiques ? Certains acceptent-ils ces contrats de training ? Si oui, ont-ils conscience de ce qu’ils signent ?

BL : Les jeunes comédiens tiennent à ce que leur métier perdure. Ils savent globalement ce qu’ils font, même si, comme dans toute mobilisation, certains ne suivent pas. Mais la majorité est à nos côtés. Je tiens à leur transmettre ce que j’ai reçu. Ma voix est connue, je pourrais tout signer, mais sans former la relève, ce serait inutile. Depuis des années, j’intègre de jeunes comédiens à mes castings pour qu’ils apprennent aux côtés de plus aguerris. Le théâtre paie très peu ; la synchro rapporte un peu plus et permet de vivre de ce métier. Le doublage, c’est vital pour eux. Le problème, c’est que les petits rôles et les ambiances, étapes essentielles pour se former, sont de plus en plus confiés à l’IA.

LL : Et souvent sous prétexte de manque de budget, alors qu’il s’agit de productions à plusieurs millions. On remplace ces rôles par des voix générées, avec des résultats médiocres. Dans certains jeux vidéo, on entend tout de suite la différence : rôles principaux impeccables, mais PNJ en voix IA, plates et absurdes. Les joueurs le remarquent immédiatement.

Vous qui êtes dans l’action, dans la transmission : avez-vous repéré des cas où ces outils ont pu faciliter le travail, sans nuire à l’art ?

BL : Tant que l’IA reste un outil et ne remplace pas les humains dans la partie artistique, ça ne me pose aucun problème.

LL : Le danger, c’est quand on s’en sert comme excuse pour remplacer un comédien absent sur tout un épisode ou une saison. Dans des cas ponctuels, pourquoi pas : si, dans une série, on a mal