La mission de Rourke face à l’IA créative
Rourke prône un travail d'éducation chez GenHQ. L'outil génératif doit servir l'histoire et les métiers créatifs plutôt que céder aux discours d'urgence.
Entre enthousiasme brut et peur sourde, Rourke a choisi une troisième voie. Ni conversion forcée, ni discours alarmiste, mais un travail patient d’éducation, de transmission et de terrain. De la création de contenus à GenHQ, il défend une vision simple et exigeante : l’IA n’a de valeur que si elle sert des histoires, des métiers et des trajectoires humaines.
Tu viens du design, de Photoshop. Qu’est-ce qui t’a poussé vers l’IA ? Et quel a été le déclic pour vouloir créer ce « pont » entre les enthousiastes et les anxieux ?
Au départ, c’était une réaction émotionnelle. Dans la communauté du design, les gens sont très passionnés, très affirmés, dans le bon sens du terme. Et quand j’ai commencé à enseigner autour de l’IA, j’ai vu quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant : une fracture énorme. Certains étaient très excités, d’autres vraiment effrayés. Je me suis dit : « C’est intéressant... et j’ai envie de construire un pont entre ces deux groupes ». Aujourd’hui, ma mission repose sur deux choses. D’abord, aider les gens à raconter de meilleures histoires avec l’IA. Ensuite, essayer de créer autant de nouveaux métiers que possible dans le marché créatif. Parce qu’une partie de moi a honnêtement peur que des gens perdent leur travail dans ce nouveau monde. Alors je me mets beaucoup de pression pour aider autant que possible. Mais je ne force personne. Ceux qui veulent rester dans des workflows traditionnels le pourront toujours. L’IA est une option, pas une obligation.
Tu rencontres des créatifs partout dans le monde. Comment réagissent-ils à l’IA ? Et vois-tu des différences entre la France, les États-Unis ou d’autres pays ?
Oui, il y a des différences, et elles sont culturelles. En France par exemple, on me dit souvent que les freelances ont très peur. Aux États-Unis, c’est différent. Et en ligne, ce que les gens apprécient le plus, ce sont souvent des contenus IA comiques. Ils disent : « L’IA n’a pas d’âme », puis ils rient devant une vidéo générée. Pour moi, le moment décisif, ça a été quand j’ai vu un court-métrage IA qui m’a fait pleurer. Je me suis dit : « Ok... ce n’est pas la façon dont c’est fait qui compte. C’est l’histoire. » Et si une œuvre réalisée avec l’IA peut te faire ressentir quelque chose, alors oui, c’est de l’art. Ce qui est aussi intéressant, c’est que les personnes les plus enthousiastes ne sont pas toujours les plus jeunes. Beaucoup d’étudiants sont stressés : « Mon futur métier va disparaître. » À l’inverse, des créatifs plus expérimentés voient l’IA comme un nouveau terrain de jeu. Ils se disent : « Je peux créer autrement. Je peux passer plus de temps sur ce que j’aime. » Ça leur redonne de l’énergie.
Tu dis souvent que ton rôle n’est pas de convaincre, mais d’éduquer. Comment gères-tu ce rythme intense, entre quatre et six heures de tournage par jour, une production mensuelle massive, tout en gardant une approche douce pour ceux qui doutent ?
Je ne pense pas avoir plus de légitimité que quelqu’un d’autre pour dire à quelqu’un qu’il doit aimer l’IA. Ce n’est pas mon rôle. Mon rôle, c’est l’éducation : m’assurer que les gens aient un endroit fiable vers lequel se tourner quand ils seront prêts. C’est une décision personnelle, intérieure. Je filme entre quatre et six heures par jour. On produit 97 contenus par mois : YouTube, TikTok, Instagram, X, LinkedIn... plus notre plateforme éducative. On est cinq dans l’équipe : des monteurs, mon meilleur ami, et ma femme qui gère toute l’opération avec moi. À un moment, je recevais plus de cent demandes par jour. C’était impossible à gérer seul. J’avais besoin d’une équipe de confiance. On plaisante en disant que je suis « à moitié IA ». Mais sans l’équipe, rien n’est possible.
Tu décris GenHQ comme ton « bébé ». Quel rôle veux-tu qu’elle joue dans cette transformation du secteur ?
GenHQ, c’est vraiment ce dont je suis le plus fier. Je crois sincèrement qu’on peut devenir la plus grande plateforme mondiale de formation créative autour de l’IA. On grandit d’environ 150 membres par semaine. C’est une communauté payante, à 97 dollars par mois. À l’intérieur, on couvre tous les outils, toutes les mises à jour, mais aussi comment trouver du travail avec l’IA, comment fixer ses tarifs, comment construire une marque personnelle, comment s’adapter à ce nouveau paysage. Et on invite des spécialistes au sommet de leur domaine pour partager leurs méthodes de travail. Pour moi, il faut former les créatifs avant que la vague ne les dépasse. C’est pour ça que GenHQ existe.
Tu es surtout connu pour tes contenus éducatifs, mais tu continues à faire un peu de travail client. Pourquoi est-ce important pour toi ?
J’aimerais en faire davantage, mais je n’ai pas le temps. Notre mission, c’est l’éducation, et ça représente 90 % de mon emploi du temps. Mais je dois garder un peu de travail client, peut-être un projet par mois, ou tous les deux mois, parce que je ne pourrais pas enseigner la négociation, les tarifs ou la gestion d’une demande IA si je ne le vivais pas moi-même. J’ai besoin de rester praticien pour être crédible. C’est aussi simple que ça.