Stéphane Benini
AI Director / Artist
Vous avez chacun plus de vingt ans dans la pub et le VFX. Secret Level, Mathematic, .monks, des maisons qui ne rigolent pas avec la qualité. Racontez-nous le premier projet où vous vous êtes dit : « Si on ne maîtrise pas ça maintenant, on est morts ». Pas le premier test rigolo, le moment où ça a basculé du playground à la survie professionnelle.
[Stéphane] Pour moi, le vrai basculement, c'est le teaser des Black Eyed Peas en 2024. À ce moment-là, la production m'a clairement dit que Will.i.am attendait ma "patte" sur la direction artistique du projet. Pas un test. Pas un terrain de jeu. Une attente très précise, au plus haut niveau. Je me suis retrouvé dans une équipe américaine composée de talents issus du cinéma, de l'animation et de la réalisation traditionnelle. Des gens extrêmement solides, avec une vraie culture du craft. Là, l'IA n'était plus un sujet en soi. C'était juste un outil parmi d'autres pour tenir un niveau d'exigence très élevé. Si je ne maîtrisais pas ce langage à ce moment-là, je devenais inutile dans la discussion. Et avec Bruno, en duo, je dirai que c'est le projet NFL à l'été 2025. Là, on est face à une énorme machine, avec une pression industrielle, des deadlines incompressibles et une visibilité maximale. L'IA devait s'intégrer dans une chaîne de production très lourde, sans rien casser. À ce stade, soit tu comprends comment l'utiliser proprement, soit tu ralentis tout le monde. Et ce n'est pas une option. [Bruno] En fait ce moment où la technique, la technologie innove et devient un différenciateur est omniprésent dans nos métiers, et bien avant l'I.A. Lors de mes premiers stages chez Partizan, il y a 30 ans de ça, il y avait quelques jeunes réalisateurs qui se débrouillaient plutôt pas mal comme Gondry, Fincher, Koonen (quand je dis "pas mal" c'est de l'humour, les gars étaient déjà des brutes !) et déjà ça bricolait, ça imbriquait de l'after effect dans des workflows classiques mais pas pour faire gadget, pour améliorer leur storytelling. A partir de là, si on est sensible à ça, et after effect en 1999, il fallait faire preuve d'une belle grosse sensibilité pour comprendre le potentiel du machin, on reproduit le schéma à chaque nouvelle irruption technologique, au moins pour essayer. Et si tout ne mène pas forcément à une évolution des usages (TV 3D, casques VR…) il faut garder un côté joueur, un côté explorateur et mettre les mains dans le cambouis, juste histoire de voir. Pour L'I.A, en ayant comme amis proches des pionniers comme Stéphane ou Gilles Guerraz, j'ai regardé les évolutions des premières années comme un curieux mais aussi quelqu'un qui doutait du véritable potentiel de la chose. C'est en bricolant avec Stéphane, sur un projet à réaliser sur Runway Gen 2, que j'ai compris. J'arrivais à générer des animations qui me prenait plusieurs heures sur after en quelques secondes. Gen2 me permettait aussi d'appliquer une correspondance de style à des scènes en 3D sommaires, et c'est peut-être ça le déclic, quand j'ai compris que le gadget indépendant était devenu un outil pouvant s'intégrer dans une chaîne de production complexe avec d'autres corps de métiers. Stephane parle du film NFL sur lequel nous avons dirigé l'I.A avec Mathematic, et finalement ce n'était que l'évolution de mes premières bidouilles IA+3D sur GEN2, en mieux, en plus efficaces, mais la logique était la même. D'ailleurs, je crois que les interactions I.A & 3D ont un potentiel incroyable.
Stéphane, trois ans, c'est rien et c'est énorme dans ce milieu. Ce que tu faisais avant de te définir AI ARTIST, tu pourrais encore le faire aujourd'hui sans IA ou c'est devenu impensable ?
Que ce soit avec ou sans IA, l'essentiel ne change pas et ce depuis 2022 : l'intention, l'émotion et le storytelling restent exactement les mêmes. Ce que je cherche à raconter, ce que je veux faire ressentir au spectateur, ça ne dépend pas d'un outil. L'IA n'a pas modifié mon regard de réalisateur. Elle a modifié la vitesse et la liberté avec lesquelles je peux l'exprimer. Avant, l'idée devait attendre que tout le système soit prêt. Aujourd'hui, l'idée peut exister tout de suite. Mais le point de départ reste le même : une intention claire, une émotion juste, et une histoire qui a quelque chose à dire. Ce n'est pas devenu impensable de travailler sans IA. Mais ce serait accepter de revenir en arrière. Et surtout, ce serait renoncer à une liberté créative que je n'avais jamais vraiment connue avant, à part dans le documentaire, mais jamais en pub.
Bruno, ton parcours mêle réalisation, production, VFX, motion design. Tu es le gars qui construit les pipelines. La première fois que tu as intégré un modèle génératif dans une chaîne de prod classique, ça a cassé quoi ou réparé quoi ?
Je touche à tout pour trouver le meilleur outil pour le projet que j'ai en tête, pour l'I.A, c'est la même chose. Pourquoi utiliser l'I.A ? Ça ne doit pas être gratuit. Je n'ai aucun problème à faire des films sans I.A, je réalise encore des dizaines de films et de docu "traditionnels" chaque année. L'I.A doit me permettre de combler des manques. Les premières fois que j'ai utilisé de l'IA dans des prods classiques, ça répondait à ce besoin : plan manquant, son défaillant (l'I.A dans le son c'est aussi une dinguerie en terme de nouvelles possibilités), et puis aussi pour jouer je dois avouer, sur le mode "si je place 1 ou 2 plans en I.A dans cette prod classique, qui le remarquera ?". Pour moi, il y a deux voies avec l'I.A. La première c'est le full I.A, on est libre de créer des mondes en suivant son imagination et c'est un potentiel incroyable, ça ne casse rien, ça crée un nouveau champs de création, et l'autre voix, c'est l'I.A en tant qu'outil dans un workflow hybrid et là aussi, c'est incroyable, comme la 3D, comme After Effect, c'est un nouveau multitool qui permet de bosser mieux et plus vite. Je pense vraiment qu'il n'y a que du positif en termes de création. Il faut s'y adapter, comme il a fallu s'adapter au numérique, à la 3D, etc… Pas le choix. Mais nos industries sont peuplées de gens créatifs qui ont pris l'habitude de s'auto-former, de tester, d'évoluer et qui sauront faire des merveilles avec ce nouvel outil.